Forêt amazonienne, 1982. Terry Erwin asperge un arbre isolé avec un insecticide puissant qui tue de manière instantanée insectes, araignées et mille-pattes (sic). Il récupère les « échantillons » sous l’arbre pour analyse. Surprise : leur nombre est bien supérieur aux prévisions. En grandeur relative, le nombre d’insectes trouvé sur un seul arbre de la forêt amazonienne est du même ordre de grandeur que celui de l’ensemble des espèces d’insectes connus sur tout le continent nord-américain. Après cette expérience, les extrapolations du nombre d’espèces existantes vs inventoriées s’envolent.
Le concept de biodiversité remplace alors peu à peu celui de nature dans les sphères universitaires, économiques et politiques. Les notions d’interdépendance * et de services écosystémiques sont popularisées. On opère un changement d’échelle (du local au planétaire) avec un focus particulier sur les « réservoirs de biodiversité » comme les forêts tropicales. Enfin, on développe des indicateurs de mesure qui permettent l’approche économique (monétarisation et financiarisation des services rendus).
Pourtant, les entreprises sont restées jusqu’ici en marge de cet enjeu. La biodiversité est rarement identifiée comme un risque significatif et n’est pas intégrée dans leurs stratégies d’affaires. Une minorité d’entre elles explicitent leurs dépendances vis-à-vis de la biodiversité et les pressions et impacts qu’elles exercent sur elle. Et quand les actions existent, c’est sans objectif chiffré ni mesure d’impact **.
Mais, cela pourrait changer dans les années à venir…
La 16ᵉ Conférence des Parties (COP) de la Convention sur la diversité biologique en Colombie qui se termine aujourd’hui s’est justement attelée à déterminer le cadre d’application de l’accord de Cunming-Montréal de la COP15 : protection de 30% des sols et des mers, restauration de 30% des espaces naturels d’ici 2030 et orientation des subventions et des investissements en faveur de la biodiversité.
Si cette stratégie est appliquée, elle représente – à priori – une bonne nouvelle pour les animaux. Même si d’un point de vue de l’éthique animale, nous en voyons les limites. Voici donc quelques conseils pour déployer une stratégie biodiversité “augmentée” de la question animale.
* L’humilité reste de mise car la dépendance des animaux non-humains vis-à-vis des animaux humains est quasiment nulle.
** Empreinte biodiversité des entreprises, France Stratégie, janvier 2020
Biodiversité, de quoi parle t-on ?
La biodiversité est complexe, car c’est une notion riche et non-figée.
La Convention sur la diversité biologique est un texte de 80 pages, ayant valeur de traité international, signé aujourd’hui par 190 pays. S’y trouve une définition désormais classique de la biodiversité : « la variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie : cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes ».
L’Office Français de la Biodiversité, lui, la définit comme l’ensemble des êtres vivants ainsi que les écosystèmes dans lesquels ils vivent, et les interactions entre espèces et avec leurs milieux. La notion de biodiversité est en effet toujours attachée à un lieu et à un milieu, le plus grand écosystème étant la planète Terre.
Rappelons que les milieux et les éléments naturels (eau, forêts, air, végétaux, sols, pétrole…) sont nécessaires à l’activité de toute entreprise. Ce sont ces écosystèmes qui fournissent les services de base indispensables aux activités humaines. Nommés services écosystémiques, ils sont, selon le WWF, au nombre de 19, classés en 4 types : approvisionnement, régulation, soutien et services culturels.
La place des animaux dans la biodiversité
Tous les éléments relevant de la biodiversité nécessitent la présence d’individus animaux, classés dans la biodiversité animale. Leur présence est indispensable à l’équilibre des écosystèmes.
Dans les services de régulation, on trouve par exemple la pollinisation, qui ne serait pas possible sans les animaux pollinisateurs (insectes, chauves-souris…). Dans les services de soutien, on trouve la formation des sols qui ne pourrait pas être réalisée (ou beaucoup moins efficacement) sans les animaux comme les vers de terre.
Il y a de quoi s’inquiéter : selon le tout dernier rapport Planète Vivante du WWF, la taille des populations d’animaux sauvages suivis ont diminué de 73 % entre 1970 et 2020.
Si l’on suppose qu’en prenant soin de la biodiversité, on prend forcément soin des animaux (ce qui n’est pas toujours vrai, notamment sur la question des espèces dites invasives qu’on éradique au nom de la protection de la biodiversité), l’inverse est aussi vrai : respecter les animaux, c’est respecter leurs habitats, et donc, les écosystèmes dans lesquels ils évoluent.
Les limites du concept de biodiversité, du point de vue de l’éthique animale
Premier écueil : on distingue classiquement trois niveaux de diversité : la diversité écologique (diversité des écosystèmes), la diversité des espèces et la diversité génétique. Ces niveaux ne prennent pas en compte la diversité individuelle, alors que chaque animal est unique. Certain·es scientifiques sont favorables à l’introduction d’un quatrième niveau de diversité, relatif à la personnalité (l’histoire, le vécu de l’individu, sa culture, son caractère).
Deuxième écueil : la biodiversité recouvre toutes les espèces vivantes, c’est-à-dire tous les animaux, mais aussi toutes les plantes, les bactéries et virus, les champignons et archées. Elle peut ainsi conduire à une indistinction entre les animaux capables de ressentir la souffrance et tous les autres vivants. L’individu sensible ne devrait pas être soluble dans la biodiversité. Autrement dit, il est crucial de faire la différence entre les intérêts d’une fougère et ceux d’un castor.
Troisième écueil : à notre connaissance, les labels et référentiels relatifs à la biodiversité ne prennent en compte à ce jour que les animaux sauvages. Les animaux domestiques sont exclus de la réflexion, alors qu’ils sont pourtant inclus dans la définition de la biodiversité et qu’ils représentent 60% de la biomasse des mammifères (contre 4% pour les animaux sauvages) et 70% de la biomasse des oiseaux.
Pour conclure,
si nous pouvons nous réjouir de l’émergence de modèles d’entreprise (comme l’économie régénérative) intégrant la biodiversité comme un pan essentiel de l’économie, nous observons qu’ils présentent des limites pour les vies animales. Celles-ci peuvent souffrir de compromis si les bénéfices pour la communauté biotique ou les écosystèmes sont considérés comme plus importants qu’elles.
Nous pensons que les acteurs·trices de la biodiversité doivent conduire une réflexion relative à la sentience animale. Sans quoi, ils·elles prennent le risque d’opérer sur le terrain des formes de brutalité et d’injustices dont on ne peut se satisfaire lorsque l’on dit agir en faveur de l’intérêt des animaux.
Nous invitons donc les entreprises à développer une réflexion plus globale en croisant les critères de bien-être animal (intérêts individuels) et de biodiversité (habitabilité et résilience des écosystèmes) via une stratégie intégrée d’éthique animale .
Bienvenue au Symbiocène.
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